CHAPITRE 3

Ils s’arrêtèrent à la frontière pour faire le point de la situation. La ligne de démarcation n’était pas gardée, mais des colonnes de fumée noire montaient des villages embrasés et de vastes masses humaines se déplaçaient au loin, telles des colonnes de fourmis.

— Les manœuvres semblent un peu mieux organisées par ici, commenta Beldin. Nous n’avons vu à Voresebo que de petites bandes plus occupées à piller qu’à se battre. Les troupes qui s’affrontent dans le coin ont l’air plus importantes et présentent au moins un semblant de discipline. Je doute qu’elles se laissent avoir par de belles paroles.

Toth esquissa une série de gestes énigmatiques.

— Il nous conseille de voyager de nuit, traduisit le forgeron en réponse au coup d’œil interrogateur de Belgarath.

— C’est absurde, protesta Sadi. Si la région est dangereuse de jour, elle le sera dix fois plus la nuit.

Les mains du colosse muet s’agitèrent à nouveau et Garion eut tout à coup l’impression curieuse de comprendre où il voulait en venir.

— Il dit que vous rejetez trop vite sa suggestion, Sadi, reprit Durnik. Nous avons certains atouts. Comment l’avez-vous appris ? s’exclama-t-il tout à coup en se tournant vers son ami, le front plissé par la perplexité.

Toth se remit à gesticuler.

— Oh, acquiesça le forgeron. Pas de doute, elle est vraiment au courant de tout… Il dit que Belgarath, Pol et Garion pourraient mener la marche sous leur autre forme, poursuivit-il en regardant ses compagnons. L’obscurité ne devrait pas poser de problème à deux loups et une chouette.

— Ça offre certaines perspectives, en effet, répondit pensivement Belgarath. Nous devrions éviter à peu près tout le monde, de cette façon. D’autant que les soldats n’aiment pas beaucoup sortir la nuit.

— Ça ne les empêche pas de poster des sentinelles, releva Beldin.

— Nous n’aurions aucun mal à les repérer, Garion, Pol et moi, et nous vous indiquerions comment les contourner.

— Nous ne pourrons pas mettre nos chevaux au galop et si nous devons esquiver toutes les sentinelles du pays, nous risquons de perdre beaucoup de temps, objecta Velvet.

— Vous savez, intervint Silk, plus j’y songe et plus cette idée me plaît. Je dirais même qu’elle me plaît beaucoup.

— Ah, Kheldar, vous avez toujours aimé rôder sournoisement dans le noir, ironisa la fille aux cheveux de miel.

— Pas toi, peut-être ?

— Eh bien…, oui, j’en conviens, avoua-t-elle avec un sourire. Je ne suis pas drasnienne pour rien.

— Ça nous ralentirait trop, protesta Ce’Nedra. Nous ne sommes qu’à quelques jours de Zandramas. En louvoyant ainsi, nous serions vite distancés.

— Tu sais, Ce’Nedra, je ne pense pas que nous ayons vraiment le choix, répondit doucement Garion. Si nous fonçons tête baissée à travers Rengel, nous sommes sûrs de tomber, tôt ou tard, sur un groupe de soldats trop nombreux pour que nous en réchappions.

— Enfin, Garion, tu es sorcier, reprit-elle d’un ton accusateur. Tu n’aurais qu’à agiter la main pour les faire disparaître.

— Il y a des limites à ce que nous pouvons faire, souligna Polgara. Zandramas et Urvon ont l’un comme l’autre des Grolims dans la région. Si nous tentions la moindre chose, tout le monde à Rengel saurait avec précision où nous sommes.

Les yeux de Ce’Nedra s’emplirent de larmes et sa lèvre inférieure se mit à trembler. Elle fit volte-face et s’enfuit dans les champs en sanglotant.

— Va la chercher, Garion, soupira Polgara. Essaie de la calmer un peu.

Ils passèrent le restant de la journée tapis dans un bosquet de hêtres, à une demi-lieue environ de la route. Garion essaya de dormir, sachant qu’une longue nuit les attendait, mais il finit par y renoncer et se mit à arpenter fébrilement le campement. Il partageait l’impatience de Ce’Nedra. Ils étaient sur les talons de Zandramas et en se bornant à voyager de nuit ils avanceraient à une allure de tortue. L’ennui, c’est qu’il avait beau se creuser la tête, il ne voyait pas d’autre solution.

Au coucher du soleil, ils défirent les tentes et attendirent la nuit à la lisière du bosquet.

— Je crains d’avoir détecté une faille dans notre plan, déclara Silk.

— Ah bon ? rétorqua Belgarath.

— Nous avons besoin de l’Orbe pour suivre la piste de Zandramas, et si Garion se change en loup, elle ne pourra plus lui indiquer le chemin. A moins que je ne me trompe… ?

Belgarath et Beldin échangèrent un regard appuyé.

— Je n’en ai pas idée, admit le grand-père de Garion. Et toi ?

— Moi non plus, avoua le petit sorcier bossu.

— Allons, il n’y a qu’un moyen d’en avoir le cœur net, fit Garion.

Il tendit les rênes de Chrestien à Durnik et s’éloigna de quelques pas, pour ne pas effrayer les chevaux. Il se forgea minutieusement une image mentale de loup et concentra son Vouloir dessus. Il eut, comme chaque fois, l’étrange impression de fondre, mais un instant plus tard, ça y était. Il s’assit sur son derrière pour passer les différentes parties de son corps en revue, afin de s’assurer qu’il ne lui manquait rien.

Il flaira aussitôt une odeur familière. Il tourna la tête. Ce’Nedra était debout derrière lui, les yeux exorbités, une main levée, le bout des doigts pressés sur les lèvres.

— C’est… c’est vraiment toi, Garion ? balbutia-t-elle.

Il se releva et s’ébroua, incapable de lui répondre. La gueule du loup n’était pas faite pour articuler des paroles humaines. Alors il s’approcha doucement d’elle et lui lécha la main. Elle se laissa tomber à genoux, lui passa les bras autour du cou et colla sa joue sur son museau.

— Oh, Garion, souffla-t-elle, émerveillée.

Il ne put résister à la tentation perverse de la débarbouiller, de la pointe du menton à la racine des cheveux. Il avait une langue interminable – et ruisselante de bave. Elle se débattit.

— Arrête ! fit-elle en s’étouffant de rire.

Il lui fourra sa truffe humide et froide dans le cou, lui arrachant un petit cri, puis se détourna et repartit en souplesse vers la chaussée où se poursuivait la piste de Zandramas. Il resta un moment tapi dans les fourrés, le long de la route, et scruta soigneusement les environs, les oreilles et les narines frémissantes, à l’affût de toute présence humaine. Enfin rassuré, il sortit des taillis, le ventre à ras de terre, et se redressa au milieu de la route.

Ce n’était pas pareil, bien sûr ; la sensation de traction était subtilement différente, mais elle persistait. Il éprouva une sensation enivrante et dut lutter contre l’envie de lever le museau au ciel et de pousser un hurlement de triomphe. Il se retourna alors et rejoignit de sa démarche élastique, ses griffes s’enfonçant dans l’humus humide, l’endroit où ses compagnons étaient dissimulés. Il était envahi par un sentiment farouche d’exaltation et de liberté, et c’est presque avec regret qu’il reprit forme humaine.

— Alors ? demanda Belgarath comme il se rapprochait dans les ténèbres qui s’épaississaient.

— Aucun problème, répondit Garion avec une désinvolture affectée.

Il devait se mordre les joues pour ne pas éclater de rire, mais il savait que ce petit air blasé exaspérait son grand-père.

— Écoute, Pol, tu es vraiment sûre que nous sommes obligés de l’emmener avec nous ? grinça-t-il, en effet.

— Je crains fort, Père, que nous ne puissions nous passer de lui, soupira la sorcière.

— Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais sûr que tu dirais ça. Très bien, reprit-il en parcourant les autres du regard, voilà comment nous allons procéder : Durnik a le pouvoir de communiquer avec Pol, même à distance ; il vous avertira si nous rencontrons des soldats ou si la piste s’éloigne de la route. Vous avancerez au pas afin de faire le moins de bruit possible et d’être prêts à vous mettre à l’abri au moindre signe de danger. Garion, tu resteras en contact mental avec Pol. N’oublie pas que tu as un nez en plus de tes yeux, et pense à retourner sur la route de temps en temps afin de vérifier que nous sommes toujours sur la piste. Des questions ?

Ils secouèrent la tête avec ensemble.

— Bon. Allons-y.

— Tu veux que je t’accompagne, Pol ? proposa Beldin.

— Non merci, mon Oncle. Les faucons n’y voient pas très bien dans le noir et vous ne me serviriez pas à grand-chose après vous être fracassé le crâne sur un arbre.

C’était étonnamment facile. Le premier mouvement d’un groupe de soldats qui s’arrêtait pour la nuit était de faire du feu et le second, de l’entretenir jusqu’au lever du jour. Garion et Belgarath n’eurent qu’à se guider sur ces brasiers pour repérer les campements de toutes les bandes armées de la région, en se fiant à leur flair pour localiser les sentinelles isolées. Et comme, dans la plupart des cas, les troupes bivouaquaient à l’écart de la route, le groupe n’eut même pas besoin de s’en écarter pour les éviter.

Au beau milieu de la nuit, Garion s’aventura au sommet d’une colline pour jeter un coup d’œil dans la vallée suivante. Il repéra un certain nombre de feux de camp pareils à des yeux jaunes clignotant dans les ténèbres.

— Garion ? fit la petite voix de Ce’Nedra, juste au-dessus de lui, à ce qu’il lui sembla.

Il fit un bond en étouffant un jappement de surprise, et il lui fallut un moment pour apaiser les battements de son cœur.

— Ce’Nedra, gémit-il plaintivement. Ne fais plus jamais ça, je t’en prie. Tu as failli me faire jaillir de ma fourrure.

— Je voulais juste m’assurer que tu allais bien, reprit-elle, toute déconfite. Après tout, si je ne peux pas ôter cette amulette, autant qu’elle me serve à quelque chose.

— Je vais très bien, Ce’Nedra, répondit-il avec une patience exagérée. Mais ne me fais pas des frayeurs pareilles. Les loups sont des animaux impressionnables.

— Écoutez, les enfants, coupa fermement la voix de Polgara, vous vous amuserez plus tard. J’essaie d’entendre ce que dit Durnik et vous couvrez ses paroles avec vos bavardages.

— Oui, Tante Pol, répondit machinalement Garion.

— Je t’aime, Garion ! murmura Ce’Nedra en guise d’adieu.

Pendant les jours suivants, ils avancèrent de nuit et se mirent à couvert dès que l’aube commençait à poindre. Garion éprouvait une telle impression de facilité, à présent, qu’il relâcha sa vigilance et c’est ainsi qu’il commit une imprudence. En traversant un bosquet, pendant la quatrième nuit, il marcha accidentellement sur un rameau de bois mort.

— Qui est là ? s’exclama une voix.

L’homme était sous le vent par rapport à lui, et il ne l’avait pas senti.

Le gaillard s’aventura dans le bosquet en faisant un bruit d’enfer. Il dardait une lance devant lui dans une attitude menaçante. Plus furieux contre lui-même que contre cet empoté, Garion écarta la lance d’une poussée du garrot, se dressa sur ses pattes arrière, posa celles de devant sur les épaules de la sentinelle et débita un chapelet d’imprécations, c’est-à-dire qu’il retroussa ses babines sur un épouvantable grognement.

L’homme terrorisé regarda, les yeux exorbités, claquer les redoutables mâchoires du loup à quelques pouces de son visage, puis il poussa un hurlement strident et prit la fuite au galop. Garion se faufila piteusement hors du bosquet et s’éloigna la queue entre les jambes.

— Que s’est-il passé ? fit la voix de Polgara.

— Rien de grave, répondit-il, pas fier de lui. Dis à Durnik et aux autres de prendre un peu vers l’ouest ; il y a un groupe de soldats assez près de la route.

Peu avant l’aube, le lendemain, la brise nocturne apporta une odeur de lard frit aux narines de Garion. Il rampait dans les hautes herbes afin de voir qui faisait la cuisine quand il tomba sur son grand-père.

— Qui est-ce ? demanda-t-il à la manière des loups.

— Quelques centaines de soldats, répondit Belgarath, de la même façon. Et tout un troupeau de mules de bât.

— Ils seraient donc au beau milieu de la route ?

— Ça ne devrait pas poser de problème. J’en ai entendu quelques-uns parler entre eux ; il semblerait qu’ils soient au service de Silk.

— Silk aurait une armée ? s’exclama Garion, sidéré.

— Apparemment. J’aimerais bien que ce petit voleur cesse de me faire des cachotteries. Pol, continua-t-il, et Garion sentit qu’il entrait en contact mental avec sa fille, demande à Durnik de m’envoyer Silk. Allez, Garion, rejoignons les autres. J’ai deux mots à dire au plus beau fleuron de la Drasnie.

Ils regagnèrent la route au petit trot, reprirent forme humaine et interceptèrent Silk.

— Il y a un important détachement de soldats vêtus de tuniques bleues un peu plus loin, sur la route, commença Belgarath d’un ton égal, et Garion ne put s’empêcher d’admirer le sang-froid de son grand-père. Je me demandais si vous ne sauriez pas, par hasard, de qui il pourrait bien s’agir ?

— Que font-ils là ? se récria le petit homme au museau de fouine en fronçant les sourcils d’un air intrigué. Ils avaient pour ordre d’éviter les zones de trouble.

— Ils n’ont pas dû entendre, rétorqua le vieux sorcier d’un ton sardonique.

— C’est une règle immuable. Il faut absolument que je voie leur capitaine.

— Tu as une armée privée ? demanda Garion.

— Pas vraiment. J’ai dit à Yarblek d’engager des mercenaires pour escorter nos caravanes, c’est tout.

— Ça doit coûter une fortune, non ?

— Ça nous revient toujours moins cher que si nos caravanes étaient rançonnées en cours de route. Karanda grouille de bandits des grands chemins. Allons leur parler.

— C’est ça, allons leur parler, fit Belgarath avec une obligeance de mauvais augure.

— Arrêtez-moi si je dis une bêtise, vieille branche, mais j’ai l’impression que vous n’êtes pas de bon poil ?

— À votre place, Silk, je la mettrais en sourdine. Voilà cinq nuits d’affilée que je rampe dans l’herbe humide, j’ai le pelage plein de teignes, tellement de nœuds dans la queue qu’il me faudra une semaine pour la démêler, et pendant ce temps-là, vous aviez toute une armée à portée de flèche.

— Je l’ignorais, je vous assure ! Ils n’auraient jamais dû venir par ici.

Belgarath s’éloigna à grands pas en vilipendant la Drasnie, les Drasniens et plus particulièrement l’un d’entre eux.

Les muletiers avaient commencé à charger leurs bêtes lorsque Silk entra dans le campement à cheval, étroitement encadré par Belgarath et Garion. Leur capitaine, un gaillard à l’air pas commode, au visage grêlé et aux poings énormes, vint à leur rencontre.

— Votre Altesse, commença-t-il en s’inclinant. Nous ignorions que vous étiez dans cette partie de la Mallorée.

— Je ne tiens pas en place, répondit Silk. Je gage, capitaine Rakos, que vous ne verrez pas d’inconvénient à ce que nous nous joignions à vous ?

— Aucun, Votre Altesse.

— Bien. Le reste du groupe ne devrait pas tarder à nous rejoindre. Qu’avez-vous préparé pour le petit déjeuner ?

— Comme d’habitude, Votre Altesse : du lard frit, des œufs, des côtelettes, du pain chaud et de la confiture.

— Pas de bouillie d’avoine ?

— Je peux demander au cuistot d’en faire, si Votre Altesse y tient absolument.

— Non, non, merci, capitaine. Je devrais arriver à m’en passer, pour cette fois.

— Votre Altesse aimerait-elle inspecter la troupe ?

— Les hommes s’attendent à ce que je les passe en revue, j’imagine ? répondit Son Altesse en faisant la grimace.

— C’est bon pour le moral. Un homme de troupe qu’on ne passe jamais en revue finit par avoir l’impression de ne pas être apprécié à sa juste valeur.

— Vous avez raison, capitaine, soupira Silk. Dites-leur de former les rangs, je vais vous le gonfler à bloc, moi.

Le capitaine se détourna et aboya un ordre.

— Pardonnez-moi, mes amis, fit le petit Drasnien en mettant pied à terre. La rançon du pouvoir, que voulez-vous…

Il se recoiffa avec ses doigts, rajusta soigneusement sa mise et suivit le capitaine Rakos vers les hommes au garde-à-vous le long de la route. Il parcourut le front des troupes avec une certaine grandeur, il faut bien le reconnaître. Il n’omit pas un bouton manquant, une tenue froissée ou un visage mal rasé. Les autres arrivèrent alors qu’il achevait son inspection. Belgarath leur expliquait la situation lorsque le petit homme au museau de fouine les rejoignit enfin, un sourire satisfait accroché à la face.

— Cette comédie était-elle bien nécessaire ? susurra Velvet.

— Nécessaire, non, mais escomptée, certainement. Ils ont fière allure, hein ? reprit-il en regardant ses hommes avec orgueil. Mon armée n’est peut-être pas la plus grande de Mallorée, mais c’est une armée d’élite. Bien, que diriez-vous de manger un morceau, maintenant ?

— Les rations de soldat, je connais, grommela Beldin. Je vais plutôt me chercher un petit pigeon bien dodu.

— Allons, Beldin, ne tirez pas de conclusions hâtives, fit plaisamment le petit homme au museau de fouine. Le rata est la première source de mécontentement dans une armée. Nous prenons grand soin, Yarblek et moi, d’engager de bons cuistots et de leur fournir les meilleures denrées du marché. Les hommes de Zakath se contentent peut-être de pain de munition, mais je puis vous assurer que les miens sont mieux traités.

Le capitaine Rakos se joignit à eux pour le petit déjeuner. C’était manifestement un baroudeur plus entraîné au maniement des armes que des couverts.

— Où emmenez-vous cette caravane ? s’informa Silk.

— À Jarot, Votre Altesse.

— Que transportez-vous ?

— Des haricots.

— Des haricots ?

— Conformément aux ordres de Votre Altesse, acquiesça Rakos. Votre agent à Mal Zeth nous a informés, avant l’épidémie de peste, que vous vouliez faire main basse sur la récolte de haricots. Vos entrepôts de Maga Renn en étant pleins à craquer, nous avons dû nous rabattre sur Jarot.

— C’est moi qui vous ai donné ces instructions ? fit le petit Drasnien, déconcerté. Mais qu’est-ce qui m’a pris ?

— Zakath rapatriait ses troupes du Cthol Murgos, lui rappela Garion. Il se préparait à faire campagne à Karanda. Tu espérais blouser l’Intendance militaire en raflant tous les haricots de Mallorée.

— Blouser ! Quel vilain mot, Garion ! se récria le petit Drasnien, offusqué. Mais je croyais être revenu sur ces directives, maugréa-t-il, le sourcil froncé.

— Pas à ma connaissance, Votre Altesse, reprit Rakos. Des caravanes entières chargées de haricots arrivent à Maga Renn de tous les coins de Delchin et du sud de la Ganésie.

— Il faut absolument arrêter ça ! À combien de jours sommes-nous de Jarot ? s’enquit Silk d’une voix mourante.

— Une bonne semaine, Votre Altesse.

— Et les haricots vont continuer à s’accumuler pendant tout ce temps-là ?

— Ça, Votre Altesse, c’est probable.

Le petit Drasnien poussa un gémissement à fendre l’âme.

Ils traversèrent Rengel sans autre incident. Les mercenaires de Silk jouissaient manifestement d’une réputation flatteuse, et les hommes mal entraînés des diverses factions en lutte dans la poncée se gardèrent bien de leur chercher noise. Kheldar ouvrait la marche comme s’il avait mené les armées impériales et promenait un regard hautain sur les alentours.

— Vous allez le laisser s’en tirer comme ça ? souffla Ce’Nedra à l’oreille de Velvet au bout d’un jour ou deux de ce petit manège.

— Sûrement pas, répondit la fille aux cheveux de miel. Et il a intérêt à en profiter, parce que les dures réalités de la vie risquent de se rappeler assez vite à lui.

— Vous êtes terrible, gloussa Ce’Nedra.

— C’est une experte qui nous parle ! N’avez-vous pas fait suivre le même traitement à notre héros ici présent ? susurra Velvet en braquant sur Garion un regard lourd de sous-entendus.

— Allons, Liselle ! coupa sévèrement Polgara. Voilà que je vous reprends à dévoiler des secrets professionnels !

— Pardon, Dame Polgara, murmura Velvet, la mine contrite.

La piste d’un vilain rouge terne du Sardion rejoignit bientôt celle de Zandramas. Elles descendaient toutes deux vers la Kallahar et Jarot, à la limite de Rengel et de Celanta.

— Pourquoi va-t-elle vers la mer ? maugréa Garion, troublé.

— Ça, mystère, répondit laconiquement Belgarath. Elle a lu les Oracles ashabènes, et moi pas. Elle sait peut-être où elle va, alors que je suis à la remorque derrière elle.

— Mais… Et si…

— Fais moi grâce de tes mais et de tes si, Garion. J’ai déjà assez de soucis comme ça.

Ils traversèrent la Kallahar à bord d’une armada de bacs qui semblaient appartenir à Silk et arrivèrent dans la cité portuaire de Jarot, du côté de Celanta. Ils parcoururent les rues pavées sous les acclamations du peuple. Le petit Drasnien caracolait en tête en agitant gracieusement la main pour remercier la foule de ses admirateurs.

— Là, il y a quelque chose qui m’échappe, marmonna Durnik.

— Son peuple l’aime beaucoup, expliqua Essaïon.

— Comment ça, son peuple ?

— À qui sont les hommes, Durnik ? demanda mélancoliquement le jeune homme blond. À celui qui les dirige ou à celui qui les paye ?

Les bureaux de Silk à Jarot étaient d’un faste qui frisait l’ostentation. Les pieds s’enfonçaient dans d’épais tapis malloréens, les murs étaient lambrissés de bois précieux, polis comme des miroirs, et les serviteurs qui grouillaient dans les couloirs arboraient des livrées somptueuses.

— Question de standing, commenta le petit homme d’un air d’excuse alors qu’ils entraient dans le bâtiment. Les indigènes se laissent facilement bluffer par les apparences.

— Bien sûr, lâcha sèchement Belgarath.

— J’espère que vous n’allez pas penser que…

— Ça va, Silk.

— Oh, et puis c’est tellement amusant, reprit le Drasnien avec un sourire d’une oreille à l’autre.

Garion vit alors son grand-père faire une chose qu’il n’aurait jamais imaginée. Il leva les bras au ciel dans un geste implorant, afficha un masque tragique et dit :

— Pourquoi moi ?

Beldin étouffa un ricanement.

— Oui ? lança hargneusement Belgarath.

— Oh rien, répondit le petit sorcier bossu.

L’agent de Silk à Jarot était un Melcène nommé Kasvor qui avait des valises sous les yeux et marchait en soupirant comme s’il portait tout le poids du monde sur ses épaules. Il entra avec accablement dans le bureau où Silk trônait derrière un immense bureau tandis que ses compagnons étaient confortablement installés dans des fauteuils disposés le long des murs.

— Prince Kheldar, commença Kasvor en s’inclinant.

— Ah, Kasvor !

— Je me suis occupé des appartements requis par Votre Altesse, continua le Melcène dans un râle d’agonie. Vous êtes logés à l’auberge du Lion, à deux rues d’ici. Je vous ai retenu tout l’étage du haut.

— L’auberge où nous étions descendus à Camaar, lorsque Brendig nous a arrêtés, ne s’appelait-elle pas, elle aussi, l’auberge du Lion ? souffla Durnik à l’oreille de Garion.

— Il doit y avoir une auberge du Lion dans toutes les villes du monde, tu sais.

— Parfait, Kasvor, répondit Silk. Et comment vont les affaires ? ajouta-t-il comme l’autre esquissait un sourire.

— Nous dégageons une jolie marge, Votre Altesse.

— Jolie comment ?

— Près de quarante-cinq pour cent.

— Pas mal. J’avais autre chose à voir avec vous. Arrêtez d’acheter des haricots.

— Là, Votre Altesse, je crains qu’il ne soit un peu trop tard. Il n’y a plus en Mallorée un seul haricot à vendre.

Silk enfouit son visage dans ses mains en gémissant.

— Mais le cours a monté de dix points, Votre Altesse.

— Dix points ? répéta Silk, surpris, et ses yeux se mirent à jeter des éclairs. Comment est-ce possible ?

— Des tas de rumeurs ont circulé et l’Intendance militaire a procédé à quelques demandes exploratoires. En moins de deux, tout le monde se démenait pour acquérir des haricots, mais nous avions tout acheté.

— Vous avez bien dit dix points ?

— Oui, Votre Altesse.

— Vendez, ordonna sèchement Silk. Nous avons monopolisé la récolte de haricots en prévision d’une campagne militaire à Karanda et il n’y aura pas de campagne militaire à Karanda, soupira-t-il en réponse au regard éberlué de son agent.

— Votre Altesse en est sûre ?

— Disons que j’ai accès à des sources d’informations privilégiées. Dès que ça se saura, le cours des haricots tombera en chute libre et je n’ai pas envie de me retrouver avec des milliers d’entrepôts bourrés de haricots sur les bras. Vous non plus, j’imagine ? Alors, vous avez eu des offres ?

— Le Consortium melcène serait prêt à traiter à deux points au-dessus du cours du marché.

— Faites-les un peu grimper au cocotier, Kasvor. Quand ils seront à trois points au-dessus de la cote, vendez. Je n’aimerais pas être obligé de bouffer des fayots jusqu’à la fin de mes jours.

— Je comprends Votre Altesse.

Belgarath s’éclaircit impérieusement la gorge. Silk opina pensivement du chef.

— Nous venons de traverser Voresebo et Rengel. La situation est un peu chaotique, là-bas.

— C’est ce qu’on dit, Votre Altesse, confirma le Melcène.

— Y a-t-il d’autres zones de trouble dans le coin ? Nous avons des choses à faire dans cette partie du monde, et je préférerais éviter de traverser des contrées en guerre à moins d’y être absolument obligé.

— Il y a eu un soulèvement à Darshiva, mais ce n’est pas nouveau, soupira Kasvor avec un haussement d’épaules. Il y a douze ans que Darshiva est au bord de la révolte. Je me suis tout de même permis de faire revenir les gens que nous avions là-bas. Il n’y a plus rien dans la région qui vaille que l’on risque sa peau. Puissent mille furoncles éclater sur le nez de Zandramas ! fit-il en levant les yeux au ciel dans un accès de piété assez comique.

— Amen, acquiesça Silk avec ferveur. Y a-t-il d’autres endroits à éviter ?

— J’ai entendu dire que la situation était tendue au nord de Gandahar, mais c’est sans conséquence pour nous puisque nous ne sommes pas dans le commerce des éléphants.

— Ça, je m’en félicite à chaque instant, commenta Silk en prenant Belgarath à témoin. Vous savez ce que ça mange, un éléphant ?

— On dit, Votre Altesse, que la sédition aurait aussi gagné Peldane, reprit le Melcène. Zandramas contamine tous les endroits où elle passe, et elle se déplace beaucoup.

— Vous l’avez déjà vue ?

— Elle n’est pas encore venue jusqu’ici. Je suppose qu’elle cherche à consolider sa position avant de s’aventurer dans l’est. L’empereur ne devrait pas beaucoup regretter Darshiva, Rengel et Voresebo ; Peldane et Gandahar ne valent pas tripette, mais Celanta et la Melcénie, c’est une autre paire de manches.

— Ça, c’est sûr, approuva le petit Drasnien.

— Encore une chose, Votre Altesse, reprit Kasvor en fronçant les sourcils. On dit, sur le front de mer, que l’acolyte de Zandramas, Naradas, aurait loué un bateau pour la Melcénie, il y a déjà quelques jours.

— Naradas ?

— Si Votre Altesse ne l’a jamais vu, il est assez facile à repérer : il a les yeux tout blancs, poursuivit le Melcène avec un rictus de dégoût. C’est un personnage assez inquiétant. On dit qu’il est avec Zandramas depuis le début, en tout cas, aujourd’hui, c’est son bras droit. On raconte bien d’autres choses encore, mais je préférerais m’abstenir de les répéter en présence des dames, fit-il avec un regard d’excuse à Polgara et ses compagnes.

— Naradas est donc allé en Melcénie, murmura Silk en se tapotant pensivement le menton. J’aimerais bien en savoir un peu plus sur cette affaire.

— Je vais faire envoyer des hommes sur les quais. Nous ne devrions pas avoir grand mal à trouver des gens susceptibles de nous apporter des précisions.

— Excellente idée. Si vous dénichez quelqu’un, envoyez-le-moi à l’auberge du Lion. Dites-lui que je saurai me montrer généreux, conclut le petit homme en se levant.

— Votre Altesse peut compter sur moi.

— J’aurais besoin de munitions, nota Son Altesse en soupesant la bourse attachée à sa ceinture.

— Je m’en occupe tout de suite.

Ils quittaient le bâtiment et descendaient l’escalier de marbre qui menait aux écuries lorsque Beldin fit un bruit indélicat.

— C’est répugnant, marmonna-t-il.

— Quoi donc ? demanda Belgarath.

— La chance que tu as. Tu ne trouves pas remarquable que ce type se souvienne justement de la seule chose que tu avais vraiment besoin de savoir ? ajouta-t-il en réponse au regard intrigué de son vieux complice. Et il te lâche ça comme si ça lui revenait tout d’un coup.

— J’ai toujours été aimé des Dieux, répondit le vieux sorcier d’un petit ton suffisant.

— Tu compares la chance à un Dieu ? Notre Maître te mettrait au pain sec et à l’eau pendant mille ans s’il t’entendait parler comme ça !

— Ce n’est peut-être pas simplement de la chance, intervint pensivement Durnik. Il est arrivé que notre Prophétie donne un petit coup de pouce par-ci, par-là aux événements. Je pense à ce jour, en Arendie, où Ce’Nedra devait faire un discours. Elle était malade de peur et n’aurait pu articuler un mot si un jeune noble un peu ivre ne l’avait insultée. Elle s’est mise en colère et son discours a galvanisé la foule. Pol a dit que c’était peut-être la Prophétie qui avait amené le jeune noble à s’enivrer et à injurier Ce’Nedra afin qu’elle soit assez énervée pour prendre la parole. Peut-être est-ce encore une manifestation du destin et non pas un pur hasard.

— Cet homme est un vrai trésor, Belgarath, commenta Beldin en regardant le forgeron, les yeux brillants. Il y a des siècles que je cherchais un interlocuteur pour parler philosophie, et j’en avais un, juste sous le nez. Quand nous arriverons à cette auberge, mon ami, fit-il en mettant sa grosse patte tordue sur l’épaule du forgeron, il faudra que nous ayons une longue conversation. Une conversation qui durera plusieurs siècles peut-être.

Polgara poussa un soupir.

L’auberge du Lion était une grande bâtisse de brique jaune coiffée de tuiles rouges. Un majestueux escalier menait à une porte imposante devant laquelle était posté un valet en livrée.

— Où sont les écuries ? demanda Durnik en balayant les environs du regard.

— Sûrement derrière, répondit Silk. Les architectes melcènes ont des goûts assez différents de ceux du Ponant.

Comme ils mettaient pied à terre, deux valets d’écurie surgirent au trot de l’arrière du bâtiment et emmenèrent leurs chevaux. Silk gravit l’escalier menant à la porte d’entrée.

— Tous dans cette demeure, Prince Kheldar, s’honorent infiniment de vous accueillir, dit, avec une révérence obséquieuse, le valet qui montait la garde en haut des marches. Mon maître est à l’intérieur. Il se réjouit de vous saluer.

— Merci, mon bon, répondit Silk en lui fourrant une pièce dans la main. Il se pourrait que quelqu’un, un marin ou un portefaix, demande à me voir. Vous me l’enverrez sitôt qu’il arrivera.

— Certainement, Votre Altesse.

L’étage supérieur de l’auberge était digne d’un palais. Les pièces étaient vastes, garnies d’épais tapis où disparaissaient les pieds des meubles massifs, confortables. Des enfilades de portes voûtées s’ouvraient dans les murs enduits de blanc, sur lesquels tranchait le bleu des tentures ornant les fenêtres.

Durnik s’essuya soigneusement les pieds et admira longuement le décor avant d’entrer.

— On dirait qu’ils adorent les arches, commenta-t-il. Personnellement, j’ai toujours préféré les ouvertures avec des montants et un linteau. Je ne sais pas pourquoi, mais les voûtes en plein cintre ne m’inspirent pas confiance.

— C’est très solide, Durnik, je vous assure, répondit Silk.

— Je connais la théorie, reprit le forgeron, mais pas celui qui a construit la voûte, et je ne sais pas si on peut lui faire confiance.

— Alors, Beldin, tu as toujours envie de philosopher avec lui ? s’enquit insidieusement Belgarath.

— Pourquoi pas ? Le gros bon sens paysan a sa place en ce bas monde, lui aussi, et mes spéculations sont parfois un peu éthérées.

— Le terme approprié est fumeuses, Beldin, f-u-m-e-u-s-e-s.

— Tu pourrais te dispenser de ce genre d’appréciation.

— Non, répondit Belgarath en rivant sur lui un regard implacable. Je ne peux pas, justement.

Polgara, Ce’Nedra et Velvet s’éclipsèrent pour visiter les bains, des thermes plus vastes et équipés avec plus de raffinement encore qu’au palais impérial de Mal Zeth.

Pendant que ces dames procédaient à leurs ablutions, Silk s’excusa.

— J’ai quelques affaires à régler, expliqua-t-il. Ce ne sera pas long.

Peu avant l’heure du dîner, un valet introduisit dans le salon un petit bonhomme sec comme un coup de trique, vêtu d’une blouse maculée de goudron.

— On m’a dit que l’prince Kheldar avait qu’êt’chose à m’dire, annonça-t-il en promenant autour de lui un regard inquisiteur.

Sa façon de parler rappelait curieusement celle de Feldegast.

— Ah…, bredouilla Garion. C’est que le prince s’est absenté un moment.

— Ben, mon bonhomme, j’vais sûr’ment pas poireauter ici tout’la journée, protesta l’individu. J’ai des tas d’choses à faire et d’gens à voir, permettez-moi d’vous l’dire.

— Je m’en occupe, Garion, fit doucement Durnik.

— Mais…

— Tout ira bien, décréta fermement le forgeron. Le prince avait quelques petites choses à vous demander, c’est tout, reprit-il avec désinvolture en se tournant vers le visiteur. Nous devrions pouvoir régler ça tous les deux sans déranger Son Altesse. Vous connaissez ces nobles, ajouta-t-il en riant. Ils ont la tête si près du bonnet !

— Ça, pour sûr. Y a rien d’tel qu’un titre et la couronne qui va avec pour vider la cervelle d’un homme.

— Que voulez-vous que je vous dise ? soupira Durnik en écartant les mains devant lui en signe d’impuissance. Mais asseyons-nous, nous serons mieux pour bavarder. Que diriez-vous d’une petite bière ?

— Ah, j’crach’rais pas d’sus, acquiesça le bonhomme avec un immense sourire. V’z’êtes un homme comme j’les comprends, vous, au moins. Comment qu’c’est-y qu’vous gagnez vot’vie ?

— Je suis forgeron, répondit Durnik en tendant ses mains calleuses et couvertes de marques de brûlures.

— Eh bé, mon vieux ! s’exclama le bonhomme. Vous z’avez pas choisi un métier facile ! Moi, j’travaille sur les quais. C’est pas toujours marrant, mais au moins on est au grand air.

— Ça, c’est sûr, acquiesça Durnik sans façon, puis il se tourna vers Belgarath et claqua des doigts. Dites donc, mon vieux, si vous nous faisiez monter un pot de bière ? Demandez-en un pour vous aussi, si ça vous dit.

Belgarath émit quelques gargouillis étranglés et alla parlementer avec un valet en faction dans le couloir.

— C’est un vieux parent de ma femme, souffla Durnik à l’oreille du marinier. Il n’est pas très futé, mais elle insiste pour que nous le gardions avec nous. Vous savez ce que c’est.

— Vous parlez qu’oui ! Ma tend’épouse a des cousins à la douzaine qui s’raient pas fichus d’faire la différence ent’les deux bouts d’une pelle. Mais pour trouver l’tonneau d’bière sur la table du souper, ça y sont champions !

Durnik s’esclaffa bruyamment.

— Comment va le travail sur les quais ?

— C’t’un rude boulot. Les maîtres s’fourrent tout l’or dans les poches, et nous, on voit qu’du cuiv’.

— C’est toujours la même chose, fit le forgeron avec un rire cynique.

— Ça, c’est ben vrai, mon brave, c’est ben vrai.

— Il n’y a pas de justice, soupira Durnik. Et que peut faire l’homme sinon courber l’échine quand souffle le vent mauvais de l’adversité ?

— C’que vous parlez ben, dites ! Et j’vois qu’vous avez pas eu que d’bons maît’, vous non pus.

— Eh non, soupira le forgeron. Enfin, autant en finir avec notre affaire : le prince s’intéresse à un individu aux yeux blancs. Vous ne l’auriez pas vu, par hasard ?

— Ah, çui-là ! s’exclama le docker. J’voudrais qu’y tombe dans une fosse à purin et qu’il en ait jusqu’aux yeux !

— J’en déduis que vous avez eu affaire à lui.

— Et ça m’a pas laissé un bon souv’nir, si vous voulez que j’vous dise.

— Eh bien, reprit Durnik d’un ton égal, je vois que nous sommes du même avis au sujet de ce gaillard.

— Si quelqu’un proj’tait d’lui faire un mauvais sort, je m’frais pas prier pour lui prêter ma gaffe de marinier.

— Ça, c’est une idée ! s’esclaffa le forgeron.

Garion n’en revenait pas. Son vieil ami si honnête lui dévoilait un aspect inconnu de sa personnalité. Il jeta un coup d’œil en biais à sa tante et vit qu’elle ouvrait de grands yeux étonnés, elle aussi.

Silk fit son entrée sur ces entrefaites, mais Velvet lui imposa le silence.

— D’un autre côté, poursuivit finement Durnik, je crois que ce qui embêterait le plus ce sale bonhomme serait encore qu’on fasse capoter un projet qu’il peaufine depuis plus d’un an, pas vrai ?

— J’vous écoute, l’ami, fit le docker avec ferveur, ses lèvres découvrant lentement ses dents en un sourire carnassier. Dites-moi comment met’des bâtons dans les roues d’ce salopard aux yeux blancs et j’vous suis aveuglément !

Il cracha dans sa main et la tendit devant lui.

Durnik l’imita et les deux hommes topèrent selon une coutume aussi vieille que le monde, puis le forgeron baissa la voix et poursuivit sur le ton de la confidence :

— Eh bien, voilà : nous avons entendu dire que cet individu – maudite soit sa descendance jusqu’à la quatorzième génération ! – a pris un bateau pour la Melcénie. Nous voudrions savoir quand il est parti, avec qui, comment s’appelait le bâtiment et où il devait toucher terre.

— Ça, c’t’un jeu d’enfant pour moi, répondit le docker d’un ton important en se calant au dossier de son fauteuil.

— Alors, mon vieux, appela Durnik en se tournant vers Belgarath, elle vient, cette bière ?

Tous crurent que le vieux sorcier allait s’étouffer. Polgara aussi, mais de rire.

— On n’est plus servis, qu’est-ce que vous voulez ? soupira le forgeron.

— Écoutez, souffla le marinier en se penchant en avant, adoptant les manières de conspirateur de son interlocuteur. C’que j’vais vous dire, c’est c’que j’ai vu moi-même, personnellement, pas des racontars ou des z-on-dit. J’ai vu c’drôle de type aux yeux blancs sur les quais, y a cinq jours à peu près. C’était vers le l’ver du jour, par un d’ces matins brumeux où on voit pas la différence entre l’brouillard et la fumée, et où on s’en r’sent pas d’respirer ça trop fort. Bref, not’gaillard avait une femme avec lui, une bonne femme en robe noire qu’avait l’capuchon rabattu sur la tête et qu’était avec un p’tit gamin.

— A quoi avez-vous vu que c’était une femme ? objecta Durnik.

— Et vos yeux, à quoi y vous servent ? s’esclaffa le marinier. Les femmes marchent pas comme nous ; elles tortillent du croupion d’une façon qu’aucun homme au monde n’peut imiter. C’était ben une femme, j’en mettrais ma tête à couper. Et le p’tit gamin était aussi blond qu’les blés. Un beau p’tit bonhomme, pour sûr, sauf qu’il avait l’air un peu triste, et qu’si ses yeux avaient été des épées, les deux aut’s’raient pus d’ce monde à l’heure qu’il est, j’vous l’dis comme j’l’ai vu. Enfin, y sont montés à bord, l’bâtiment a largué les amarres et disparu dans l’brouillard. Paraît qu’ils allaient vers Melcène, ou une crique ben cachée tout près de la ville, vu qu’la contrebande est une pratique assez répandue dans c’te partie du monde, comme dans un tas d’aut’, faut ben dire.

— Et ça, c’était il y a cinq jours ?

— Quatre ou cinq jours. J’tiens pas l’calendrier, hein ?

— Mon ami, fit Durnik en prenant chaleureusement la main du marinier entre les siennes, ce ne sont pas des bâtons mais des gourdins que nous allons mettre dans les roues de cet individu, moi je vous le dis.

— Ça, j’voudrais ben êt’là pour vous donner un coup d’main, commenta le docker d’un ton quelque peu nostalgique.

— Vous nous avez beaucoup aidés, je vous assure. Je lui flanquerai personnellement un ou deux gnons de votre part. Silk, ajouta gravement le forgeron, je pense que notre ami ici présent a bien mérité qu’on le dédommage de sa peine.

Le petit Drasnien fit tomber quelques pièces de sa bourse, l’air un peu impressionné.

— Vous ne pouvez vraiment pas faire mieux ? insista Durnik d’un ton critique.

Silk doubla la somme. Puis, devant la mine insatisfaite du forgeron, la doubla encore une fois – et en or.

Le marinier repartit, la main tenant son butin crispée sur la poitrine dans un geste protecteur.

Velvet se leva sans un mot et s’inclina respectueusement devant Durnik.

— Où avez-vous appris à embobiner les gens comme ça ? s’émerveilla le petit Drasnien.

— Voyons, Silk, vous n’avez jamais vendu de chevaux à la foire ? rétorqua le forgeron, un peu surpris.

— Comme j’vous disais, mon bon maît’r fit joyeusement Beldin, c’vieux patois n’est point complèt’ment mort, et l’entend’à nouveau m’fait frétiller les oreilles ed’plaisir.

— Vous n’auriez pas pu vous y prendre autrement ? protesta Belgarath en regardant Durnik d’un air profondément offusqué. Et qu’est-ce que c’est que ces simagrées populistes ?

— Si vous saviez combien de gens de cette espèce j’ai rencontrés, expliqua le forgeron avec un haussement d’épaules désabusé. Ils peuvent être très coopératifs si on leur donne une raison de l’être, mais ils sont très susceptibles, alors il faut les approcher avec tact et délicatesse. Si j’avais eu un peu de temps, reprit-il en souriant, j’aurais pu vendre à ce gaillard un cheval à trois pattes et le convaincre que c’était encore lui qui faisait une affaire.

— Oh, mon Durnik ! fit Polgara en se pendant à son cou. Je me demande vraiment ce que nous ferions sans toi !

— Oui, enfin, j’espère que vous n’aurez jamais à vous poser la question pour de bon.

— Très bien, coupa Belgarath. Nous savons maintenant que Zandramas est allée en Melcénie. Maintenant, toute la question est de savoir pourquoi.

— Pour nous échapper ? risqua Silk.

— Ça, Kheldar, je ne crois pas, contra Sadi. Son quartier général et son centre de pouvoir sont à Darshiva. Pourquoi fuirait-elle dans la direction opposée ?

— Je vais y réfléchir.

— Qu’y a-t-il à Melcène ? demanda Velvet.

— Pas grand-chose, reprit Silk en faisant la moue. Enfin, pas grand-chose en dehors des capitaux que renferment les coffres de la ville, c’est-à-dire l’essentiel des réserves mondiales, aux dernières nouvelles.

— Zandramas serait-elle intéressée par l’argent ? hasarda la fille aux cheveux de miel.

— Non, répondit Polgara d’un ton sans réplique. La fortune ne veut rien dire pour elle. Elle n’en est plus là. Il doit s’agir d’autre chose.

— La seule chose qui ait encore de l’importance pour elle à l’heure actuelle, c’est le Sardion, non ? remarqua Garion. Et si le Sardion était là-bas, quelque part dans les îles ?

Beldin et Belgarath échangèrent un coup d’œil.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’exclama Beldin, excédé. Réfléchis, Belgarath. Que peut bien vouloir dire l’Endroit-qui-n’est-plus ?

— Je te rappelle que tu es l’intellectuel de la bande, rétorqua le vieux sorcier. C’est à toi de trouver la solution de l’énigme.

— J’ai horreur des devinettes !

— Je pense qu’à ce stade, nous n’avons qu’à suivre Zandramas et nous verrons bien, déclara Silk. Elle a l’air de savoir où elle va, contrairement à nous. Ça ne nous laisse pas beaucoup le choix, qu’en dites-vous ?

— Le Sardion est venu à Jarot, lui aussi, reprit Garion d’un ton rêveur. C’était il y a longtemps, mais l’Orbe a retrouvé sa trace juste en dehors de la ville. Je vais descendre sur les quais voir si les deux pistes coïncident toujours. Qui sait si Zandramas n’a pas un moyen de suivre le Sardion comme nous ? Elle ne sait peut-être pas non plus où il va. Il se peut qu’elle se contente de faire le tour des endroits où il est passé.

— Là, il n’a pas tort, approuva Beldin.

— Si le Sardion est quelque part en Melcénie, tout pourrait être fini d’ici la fin de la semaine, ajouta Garion.

— C’est trop tôt, objecta platement Polgara.

— Comment ça, trop tôt ? se récria Ce’Nedra. Il y a plus d’un an maintenant que mon bébé a été enlevé. Comment pouvez-vous dire qu’il est trop tôt ?

— Ça n’a aucun rapport, Ce’Nedra, répondit la sorcière. Vous attendez depuis un an de revoir votre bébé. J’ai attendu Garion pendant plus de mille ans. Le destin, le temps et les Dieux se fichent de la façon dont nous comptons le passage des années. Cyradis a dit à Ashaba que nous avions neuf mois devant nous avant la rencontre finale, et les neuf mois ne sont pas encore révolus.

— Elle se trompait peut-être, risqua Ce’Nedra.

— D’une seconde en plus ou en moins, c’est possible, mais pas davantage.

La sorciere de Darshiva
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